De la biodiversité

Ce texte est une version raccourcie d’un chapitre de mon livre à être publié à l’automne 2027 ou à l’hiver 2028 (soupir).
De nos jours, la biodiversité est un concept «grand public». En entendre parler dans l’actualité quotidienne est devenu banal. Mais qu’en savons-nous vraiment?
Le sujet est vaste. C’est pourquoi il sera ici abordé sous deux seuls angles, soit le regard statistique et d’un point de vue philosophique.
Pour l’aspect statistique, nous allons comparer trois mesures différentes de la biodiversité, soit : le nombre d’espèces, la biomasse et la phylogénétique. Trois approches qui donnent une perception fort différente de notre biodiversité.
Pour l’aspect philosophique, nous aborderons une question de base lorsqu’il est question de la biodiversité, soit : qu’est-ce qu’une espèce? Un questionnement fondamental avec lequel il est essentiel de se familiariser, car il a de nombreuses implications tant sur le regard que l’on peut porter sur la biodiversité que sur les efforts de conservation qui y sont associés. Il va de soi que cette question philosophique sera ici seulement effleurée considérant sa vastitude.
Détails…
Les mesures de la biodiversité
Le nombre d’espèces
La mesure statistique la plus commune lorsque l’on réfère à la biodiversité est le nombre d’espèces. En date de juillet 2026, le Catalogue of Life recensait près de 2,3 millions d’espèces pour le domaine des eucaryotes, soit l’essentiel du vivant à l’exception des bactéries.
À noter que ce nombre est en augmentation constante. Ce qui est logique considérant que l’étude la plus réputée sur le sujet (Mora et collab. — références en fin de texte) estime qu’il y aurait 8,7 millions d’espèces sur la planète (+/- 1,3 million). Il s’agit là d’une étude de 2011. Un nouvel estimé dans une recherche publiée en 2026 (Wiens et collab.) évalue ce nombre à plusieurs dizaines voire des centaines de millions d’espèces (beaucoup microscopiques, il faut dire).
La Figure ci-bas illustre la proportion du nombre d’espèces identifiées entre les principaux règnes du vivant ainsi que plus spécifiquement entre les insectes et les vertébrés. Pour la petite note technique, les principales catégories du vivant sont les suivantes : Règne > Embranchement (Phylum) > Classe > Ordre > Famille > Genre > Espèce. Le règne Animalia est très large. Il inclut tant les insectes que les mammifères et les oiseaux.

Comme on peut l’observer, les insectes sont, et de loin, les principaux contributeurs à la biodiversité planétaire sur la base du nombre d’espèces.
Le nombre d’espèces est la mesure la plus commune de la biodiversité, mais ce n’est pas la seule. Une autre mesure régulièrement utilisée pour la documenter est la biomasse, soit la conversion en poids (ou unités de carbone) de tous les représentants d’une espèce.
La biomasse
L’intérêt de la biomasse comme mesure de la biodiversité est complémentaire à celle de la richesse en espèces.
Elle permet, entre autres, de comparer l’empreinte écologique de différentes espèces de tailles très différentes. Par exemple, comme illustré à la Figure 2, les arthropodes, très majoritairement représentés par les insectes, «pèsent» plus que les humains, les autres mammifères et les oiseaux sauvages réunis!

Comme on peut aussi le noter, il y a un grand contraste avec la Figure précédente. Lorsque l’on regarde le monde de la biodiversité sous l’angle de la biomasse, c’est le règne des Plantes (dont les arbres) qui domine. Le règne Animalia est ici presque invisible alors qu’il dominait en nombre d’espèces. On peut aussi noter que la biomasse des animaux d’élevage dépasse largement celle des animaux sauvages, signe indéniable de l’influence humaine sur la biodiversité planétaire.
Finalement, on peut regarder la biodiversité sous l’angle phylogénétique.
La phylogénétique
La phylogénétique analyse les liens de parenté entre les espèces à l’échelle moléculaire (ADN, protéines…). Elle a la particularité d’avoir deux rôles dans le monde de la biodiversité.
Un premier a trait à la différentiation même des espèces. Dans les dernières décennies, cette approche a fait beaucoup d’adeptes pour redéfinir le concept même d’espèce. Ce point est abordé plus en détails dans la réflexion Qu’est-ce qu’une espèce? présentée plus bas.
Dans l’immédiat, abordons le deuxième rôle de la phylogénétique qui a trait à la mesure de l’histoire évolutive d’une espèce. Cette histoire évolutive est très souvent représentée sous la forme d’un cladogramme comme montré en exemple ci-dessous.

Dans ces cas, le point de départ du cladogramme représente l’existence d’un ancêtre commun à ce clade alors que la longueur des branches représente la longueur de l’histoire évolutive.
À souligner que la notion «d’ancêtre commun» est très théorique. Elle souligne la présence d’une espèce qui a vu l’apparition de caractéristiques communes aux différentes espèces d’un clade. Toutefois, dans la grande majorité des cas, il est probable que nous ne serons jamais en mesure de l’identifier.
La Figure qui suit présente une mesure de l’histoire évolutive des différents groupes du vivant.

Comme on peut le noter, ce sont les bactéries qui ont la plus longue histoire évolutive. Et lorsque l’on se concentre sur le règne Animalia, on peut observer que l’histoire évolutive de ce règne doit beaucoup aux arthropodes (surtout des insectes). Même combinés, les mammifères, les oiseaux et les humains ne représentent qu’une très très faible portion de l’histoire évolutive du vivant par rapport à ces derniers.
Espèces menacées : mise en perspective
De nos jours, lorsque l’on parle de biodiversité, c’est souvent pour mettre en évidence le nombre d’espèces qui sont menacées. La référence dans le domaine est la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
Dans sa version d’octobre 2025 [dernière visite le 9 juillet 2026], la Liste rouge estimait à près de 2,2 millions le nombre d’espèces décrites sur la planète. De ce nombre, l’UICN avait évalué le statut de conservation («vulnérable», «en danger»…) d’un peu plus de 170 000 espèces, soit 8 % du total des espèces décrites. C’est là une proportion relativement faible. Mais surtout, les évaluations de l’UICN sont concentrées chez les vertébrés.
Comme on peut le visualiser dans la Figure ci-bas, la grande majorité des espèces de vertébrés s’étaient vu octroyer un statut de conservation. A contrario, seule une infime partie des invertébrés (insectes…) en ont un alors qu’ils représentent la très grande majorité des espèces.

Ces différentes observations nous amènent au constat que notre regard sur les menaces concernant la biodiversité planétaire est d’abord porté sous le seul angle de la richesse en espèces et, sous cet angle, il est concentré sur une sous-catégorie peu abondante du vivant : les vertébrés. À cela, on pourrait rappeler que les vertébrés sont aussi très minoritaires sous l’angle de la biomasse et ont une relativement courte histoire évolutive.
Mais toutes ces considérations tiennent pour acquis un concept qui a eu son lot de visions différentes depuis maintenant plus d’un siècle, à savoir : qu’est-ce qu’une espèce?
Qu’est-ce qu’une espèce?
Définir l’indéfinissable
La question peut paraître surprenante. Il est cependant bon de noter que Charles Darwin, l’auteur de L’Origine des espèces, s’était bien gardé de donner une définition au mot «espèce»! Il a certes décrit, sous l’angle morphologique, comment une espèce se distingue d’une autre, mais il n’a pas donné de définition formelle. Dans une correspondance écrite trois ans avant son œuvre-référence, il mentionne même :
Je viens juste de comparer entre elles des définitions de l’espèce […], il est vraiment comique de voir à quel point peuvent être diverses les idées qu’ont en tête les naturalistes lorsqu’ils parlent de «l’espèce» […]. Tout cela vient, je suppose, de ce que l’on essaie de définir l’indéfinissable.
— Darwin, tiré de Le Guyader (2022)
Pourtant, de nombreuses définitions ont depuis été proposées pour cerner cet «indéfinissable».
La plus connue est certainement celle qui tient à l’idée d’interfécondité, soit que seuls les individus d’une même espèce peuvent engendrer des descendants viables et fertiles. Le nom scientifique de cette approche est le Biological Species Concept.
C’est une définition qui a fait consensus pendant longtemps et qui est celle à laquelle on pense spontanément. Toutefois, avec le temps, elle a laissé plusieurs spécialistes insatisfaits. Dans les dernières décennies, de nouvelles définitions ont été proposées. Dans un article publié en 2008, le journaliste scientifique Carl Zimmer mentionne qu’il y avait alors 26 concepts «d’espèce» formellement publiés.
Parmi les principales raisons faisant que le Biological Species Concept en a laissé plusieurs insatisfaits, on retrouve le fait que le critère d’interfécondité peut être difficile à appliquer. Il en est ainsi pour toute la biodiversité non sexuée comme celle des bactéries. Dans ce cas, comme celui des fossiles qui sont au cœur de la précédente chronique, selon le Biological Species Concept la notion d’espèces ne s’applique tout simplement pas.
Dans une optique plus large, le Biological Species Concept a surtout été appliqué dans le cas des vertébrés que l’on a pu étudier à l’échelle des populations et avec des informations sur les flux de gènes. Or, comme le note le spécialiste en évolution Joel Cracraft, bien des espèces décrites l’ont souvent été sur la base de peu de matériel, voire d’un seul spécimen et pour un seul moment dans le temps et l’espace. Une situation touchant particulièrement les invertébrés qui composent l’essentiel de la biodiversité sur la base du nombre d’espèces.
L’espèce, version phylogénétique
La principale concurrente au Biological Species Concept est la phylogénétique qui a été présentée plus haut et qui mise sur le principe d’un ancêtre commun.
Cette idée de recherche d’un ancêtre commun amène une différence fondamentale avec le Biological Species Concept : des individus d’espèces différentes peuvent être en mesure de produire une descendance viable. Aussi, c’est une approche qui est réputée pour augmenter substantiellement le nombre d’espèces.
Lors d’une analyse comparant le Biological Species Concept à l’approche phylogénétique pour définir des espèces, Agapow et collab. (2004) ont noté que cette dernière augmentait globalement le nombre d’espèces de 49 % par rapport à la première approche. Dans les dernières décennies, comme la phylogénétique a eu le vent en poupe, il fut même question «d’inflation taxonomique» (Isaac et collab. 2004). C’est dire que nos listes documentant la biodiversité sont sujettes à des révisions pour la seule raison que l’approche philosophique au mot «espèce» a changé. Et cela a différentes implications.
Notons tout d’abord que le fait de subdiviser en deux espèces distinctes des individus qui étaient précédemment regroupés sous la même appellation a pour effet de réduire leur répartition géographique respective. Or, avec la diminution de la répartition spatiale d’une espèce, on augmente le risque qu’elle puisse être considérée menacée.
De plus, une approche phylogénétique au concept d’espèce est reconnue comme pouvant changer les priorités de conservation. Par exemple, dans le cas des bourdons (Apidae spp.) ou d’espèces d’oiseaux endémiques au Mexique, la phylogénétique a proposé des délimitations d’aires protégées différentes que l’approche conventionnelle basée sur le nombre d’espèces (Agapow et collab. 2004, Faith 1992, Isaac et collab. 2004).
À souligner que pour l’étude sur les bourdons, le réseau d’aires protégées retenu par la phylogénétique comprenait le moins d’espèces, mais était celui offrant la plus grande diversité en histoire évolutive. Dans le cas des oiseaux au Mexique, l’approche conventionnelle du Biological Species Concept identifiait 101 espèces alors que la phylogénétique montait ce dénombrement à 249.
Mot de la fin
Lorsqu’on parle de biodiversité, il faut garder à l’esprit qu’il y a plusieurs angles sous lesquels on peut aborder le vivant. Le nombre d’espèces est l’unité de mesure la plus utilisée, mais ce n’est pas la seule disponible et ce n’est peut-être pas la meilleure option lorsqu’on veut réfléchir à préserver la biodiversité. La biomasse et l’histoire évolutive sont des mesures qui apportent une autre dimension à notre regard sur le vivant.
Aussi, même s’il est très difficile d’estimer le nombre total d’espèces qu’il y a réellement sur Terre, il est acquis que nous n’en connaissons qu’une fraction. Dans cette veine, si la très grande majorité des vertébrés ont un statut de conservation, ces derniers ne représentent qu’une petite fraction de la biodiversité en nombre d’espèces, en biomasse et en histoire évolutive.
Finalement, dans tous nos débats sur la biodiversité, nous tenons pour acquis que la notion «d’espèce» est clairement établie. Or, il n’existe pas une définition du mot «espèce» qui est reconnue par tous et toutes. Nos listes de biodiversité peuvent donc évoluer selon la philosophie de taxonomie la plus en vogue. Ce devrait être là une source de réflexion pour nos politiques de conservation.
Références
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